L ’Autrenoir ou le monde pictural des possibles de Pougatch

Préface à l'ouvrage AUTRENOIR de Pougatch

II n'est de peinture que de la couleur, qui émerge avec la lumière. Aussi a-t-on longtemps soutenu que le noir, d’absorber la lumière comme il le fait, ne saurait être à lui seul favorable à l’expression picturale. Ce discours n’est cependant plus de mise. Les œuvres de bien des  grands noms de la peinture monochrome - Malevitch, Ad Reinhardt ou encore Soulages - le clament d’ailleurs sans réserve : plus que tout autre, le noir est une couleur dont le champ chromatique se suffit à lui-même !  

Encore s’agit-il de comprendre que cette couleur a pour singularité de refléter de manière peu ordinaire sinon cachée, la lumière qu’elle reçoit. 

Mais n’est-ce pas précisément ce que nous donne à voir l’Autrenoir de Pougatch, à savoir que si le noir absolu ne reflète pas mais absorbe l’intégralité de la lumière, les moindres atténuations et nuances de ce noir, notamment lorsqu’elles partagent avec lui le même espace pictural, ne laissent pas, elles, de s’en faire par contraste le vif reflet ? La réponse va de soi si l’on considère la présence des diverses sources de lumière animant la peinture de Pougatch, et qu’il fait advenir par l’emploi de différents procédés techniques dont il est maître : dégradés et ruptures de touches, concentration de traces picturales, stries aux multiples éclats latéraux, variations dans l’épaisseur de la matière peinte, verticales stoppant des frontalités envahissantes, etc. Au demeurant, à suivre cette orientation, ne pourrait-on pas aller jusqu’à soutenir que la leçon d’esthétique que nous livre Pougatch tient en une proposition fondamentale touchant le monde de la couleur dans son ensemble : le noir est premier car il est l’univers des possibles, ceux qu’il permet d’accueillir en laissant, par ses variations, ses atténuations et ses retraits, les différents tons et valeurs s’ouvrir à la lumière !  

Mais à cet égard il y a plus. Il ne saurait en effet suffire de noter, pour caractériser  en propre la peinture de Pougatch, que c’est par opposition à l’indicible du noir absolu que la déhiscence de ses Autres noirs à la lumière se réalise. Son travail montre également que, pour lui, le noir n’est pôle d’interprétations qu’à partir des orientations qu’il esquisse non pas pour représenter le monde, mais pour au contraire faire advenir une dynamique expressive ne pouvant s’individualiser que selon l’imaginaire de chacun, celui de l’artiste comme celui du public. Ni totalement abstraite ni totalement figurative, la peinture de Pougatch recèle invariablement, ressort d’une délicieuse jouissance esthétique, une incontestable richesse d’actualisation herméneutique. Aussi est-ce à l’aune des interprétations qu’elle suscite que se juge sa peinture. Ne serait-ce pas d’ailleurs pour éviter toute entrave à l’imaginaire que Pougatch, au lieu de titres parlants, dote ses toiles d’une simple et neutre numérotation d’atelier ?  Quant aux nombreuses silhouettes sans visage qu’il peint, ne disent-elles pas, là encore, que la quête jamais achevée du sens artistique appartient aussi à celui qui goûte ses œuvres ? Pourquoi pas, d’autant qu’initialement le terme silhouette signifie «inachevé » !  

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A tout prendre, il ne saurait donc être déplacé de se demander si la dimension plastique du travail de Pougatch ne comporterait pas une véritable portée ontologique. Souligner, ainsi que sa peinture le laisse entendre, que le noir est l’univers des possibles, qu’il permet, par ses écarts et ses retraits, de se décliner en de multiples Autres noirs, ne revient-il pas à dire, en somme, que peu ou prou le peintre ouvre le monde, l’engendre pour nous, le fait venir à l’être par la lumière qu’il choisit d’y laisser entrer ?  Mais le plus extraordinaire, à cet égard, n’est-il pas d’observer que c’est ce que dit depuis toujours, paradigme de toute création, le texte de Genèse révélant que c’est par la séparation de la lumière et des ténèbres que Dieu fit naître le premier jour ?

 

Roger Sciberras

Préface à Autrenoir, ouvrage consacré à la peinture de Philippe Pougatch

Mai 2017.