Variations autour de la Figuration narrative

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Figuration narrative - Paris 1960- 1972, Exposition du Grand Palais

Outre la jouissance des œuvres qu’elle donne à voir, ce qui est son but premier, Figuration narrative permet d’actualiser un courant pictural dont on parle peu aujourd’hui. Apparu à Paris, dans les années soixante, ce mouvement au contour désormais bien cerné n’a pas connu immédiatement la notoriété du grand public. Cela tiendrait-il à ce qu’il ne soit apparu que dans le prolongement de la Nouvelle figuration dont le périmètre est toujours resté flou? Ou encore au fait de ne pas s'être structuré autour d’un manifeste au moment de son émergence? On le dit volontiers ! Il n’empêche que, issus ou non de la Nouvelle figuration, de nombreux artistes de la Figuration narrative sont devenus aujourd’hui célèbres. Ainsi en va-t-il des italiens Adami et Recalcati, de l’espagnol Arroyo, de l’islandais au nom espagnol Erro, de l’allemand Peter Klasen et de l’américain Peter Saul. Du côté des français, les artistes concernés ont pour nom Aillaud, Fromanger, Monory, Rancillac et Télémaque. Ce sont tous ces peintres et d’autres encore que l’exposition permet de découvrir ou de redécouvrir, ainsi que leurs oeuvres. Dès lors, et c’est ce qui lui confère un intérêt supplémentaire, l’exposition offre au public une vue d’ensemble permettant de situer la Figuration narrative par rapport aux autres courants de la peinture dans la deuxième décennie d’après-guerre : en premier lieu le Cubisme et l’Abstraction lyrique avec lesquels elle est en rupture ; en second lieu le Nouveau réalisme et le Pop Art américain, même s'ils rejettent eux aussi la peinture abstraite.

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Dans les années soixante, l’Ecole de Paris se confond avec le Cubisme et, surtout, avec l’Abstraction lyrique lui faisant suite, même si elle n’en est pas un avatar.

Le Cubisme, dont les plus grands noms sont parisiens - Braque, Léger et Picasso l’incarnent ! - n’est pas une esthétique de l’image. C’est une présentation de la vérité des êtres et des objets, de leur profondeur, de leur essence. Pour cerner picturalement leur vérité, l’artiste nous les montre sous plusieurs angles. Il tourne autour des choses afin de nous en restituer la face cachée. En bref, c’est une peinture qui, au-delà de la surface des choses, appréhende le motif comme le concept scientifique investit son objet, c’est-à-dire en le construisant.

La Figuration narrative prend précisément le contre-pied du constructivisme cubiste. A l'égal de la Nouvelle figuration ayant regroupé dans les années cinquante Adami, Aillaud, Arroyo, Nicoïdski et bien d'autres artistes conjuguant la forme et le sens pour faire voir le monde au lieu de le décomposer, elle est plutôt une peinture de la surface, des images, des figures et des portraits. Elle exhibe la figure des choses, leur extériorité, en révèle un sens inattendu.

La Figuration narrative se démarque également, et de manière radicale, de l’Abstraction lyrique qui triomphe à Paris à partir des années cinquante, avec des noms restés célèbres : Atlan, Estève, Hans Hartung, Lanskoy, Mathieu, Poliakoff, Soulages, Vieira da Silva, pour s'en tenir aux principaux représentants parisiens du mouvement. L’abstraction lyrique, c’est le cubisme poétisé. C’est le Beau qui colonise le Vrai, la vérité abstraite faisant une place au lyrisme poétique (rythme, tonalité, contrepoint), une vérité qui tend à devenir celle de la pure beauté plastique et de la couleur.

A rebours de l’Abstraction lyrique, de son élégante aristocratie poétique, la Figuration narrative prend pour thème les figures et les images du monde quotidien et populaire. Du nom d’une exposition de 1964, c’est une esthétique des Mythologies quotidiennes. Elle privilégie les images du cinéma, de la bande dessinée, de la publicité, de la rue. Elle s’empare, pour leur faire concurrence, des images que produisent et utilisent l’industrie et le commerce. Engagée dans la réalité de tous les jours, elle revêt même, chez certains peintres, la forme d’un engagement politique radical : Arroyo dénonce les dictatures en rassemblant quatre portraits de dictateur sous l’intitulé l’Abattoir, et Gille Aillaud multiplie les images d’animaux en cage pour dénoncer la politique d’enfermement des zoos ; l’américain Saul, protégé du risque du Réalisme socialiste par la facture Pop Art de sa composition, ne laisse pas quant à lui de dénoncer la guerre du Vietnam dans Little Joe in Hanoï. Un engagement radical en faveur de la révolution politique et sociale, en Mai 68 notamment, n’est pas cependant le fait de tous les artistes appartenant à la Figuration narrative. En revanche, tous sont engagés dans une révolution de l’image faisant florès des deux côtés de l’Atlantique

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Le retour aux images du monde et à la figuration est en effet le fait de deux autres grands mouvements qui prospèrent dans les années soixante, et par rapport auxquels la Figuration narrative peut être également située : le Nouveau réalisme d’une part et le Pop Art d’autre part.

Le Nouveau réalisme, et c'est en cela qu'il se rapproche de la Figuration narrative, se constitue lui aussi en s’opposant à l’abstraction en général et à l’Abstraction lyrique en particulier. Forgée par le critique d’art et organisateur d’expositions Pierre Restany, la notion de nouveau réalisme fédère un grand nombre d’artistes partageant un même langage plastique, un certain nombre de thèmes, et un nouvel engagement politique contestataire. La liste des artistes concernés est longue : elle va d’Arman à Jacques Villeglé en passant par César, Christo, Gérard Deschamps, François Dufrêne, Raymond Hains, Yves Klein, Martial Raysse, Mimmo Rotella, Niki de Saint Phalle, Daniel Spoerri et Jean Tinguely. Quant au réalisme qui les réunit, c’est celui du monde urbain, industriel ou publicitaire, un monde qui est à l’opposé de celui que cerne le Cubisme ou que recrée pour l’embellir l’Abstraction lyrique.

Un certain réalisme du quotidien, le rejet de l’abstraction et un goût plus ou moins prononcé pour la contestation politico-artistique rapprochent assurément le Nouveau réalisme de la Figuration narrative. Mais le rapprochement s’arrête là car la figure peinte, qui est centrale dans celle-ci, est quasiment absente dans celui-là. Les acteurs de la Figuration narrative prennent en effet pour objet les images des choses, des êtres et des objets - c’est une peinture d’images montrant des images, les exhibant ou les subvertissant - alors que, délaissant largement la peinture, les artistes du Nouveau réalisme sont majoritairement des plasticiens promouvant en œuvres d’art les objets usuels du monde urbain et industriel : les affiches lacérées, les envers d’affiches, les tôles et palissades de François Dufrêne, Raymond Hains, Mimmo Rotella et Jacques Villeglé mettent en cause le statut de la peinture voire celui de l’art, surtout lorsque l’exposition, comme c’est le cas dans Le lyrisme à la sauvette, se veut collective ; les accumulations d’Arman, les compressions de César, les machines de Niki de Saint Phalle ou de Tinguely , les Archi-made de François Dufrêne en référence aux ready-made de Marcel Duchamp et les tableaux-pièges de Spoerri ne laissent pas, quant à eux, de décliner, loin de toute joliesse peinte, le monde des objets et des déchets de l’ère industrielle et de la société de consommation ; enfin, les actions-spectacles, qu’il s’agisse des « pinceaux vivants » de Klein ou des emballages de Christo, inaugurent un art tendant à provoquer la participation du public, et qui est loin de la peinture d’atelier de la Figuration narrative.

Eloignée à bien des égards du Nouveau réalisme, la Figuration narrative serait-elle dès lors plus proche du Pop Art - qui est une variante du Nouveau réalisme et de l'Arte povera - et dont les plus célèbres représentants ont pour nom Richard Hamilton, David Hockney, Roy Lichtenstein, Claes Oldenburg, Andy Warhol et Tom Wesselmann? Certainement pas, en dépit ici aussi de ce qui les rapproche, car leur opposition est certaine. 

Le Pop Art anglais et surtout le Pop Art new-yorkais sont incontestablement proches de la Figuration narrative en ce qui concerne les images de la vie quotidienne et des médias, celles du cinéma, des photos de presse, de la publicité, des bandes dessinées ou des objets du monde de l’industrie et du commerce. Les deux mouvements ont également en commun un certain héritage de la modernité cubiste mettant largement en valeur les objets, même s’ils rejettent par ailleurs radicalement l’abstraction. C’est l’héritage d’une nouvelle représentation, celle marquée par l’emploi généralisé des aplats monochromes et par la frontalité de la composition évinçant la profondeur de la perspective traditionnelle, cette nouvelle représentation se doublant, par l’usage de la peinture acrylique, d’une vivacité de la couleur accentuant encore la force de l’image.

Mais l'apparent lien de famille entre le Pop Art et la Figuration narrative ne doit pas, toutefois, occulter ce qui les différencie et, en premier lieu, le fait que les parisiens sont souvent fortement engagés dans une peinture voulant accompagner la contestation politique voire la révolution, alors que les peintres américains, eux, sont surtout soucieux de révolution artistique. D’autre part, et c’est ce qui fait sa spécificité, la Figuration narrative, comme le nom du mouvement l’indique, entend conjoindre la figuration et la narration. Elle veut tout à la fois montrer et dire, comme le font la bande dessinée et le cinéma. Son précepte n’est pas Ut pictura poesis (la peinture comme la poésie) mais Ut pictura cinéma. Pour les tenants de la Figuration narrative, aucune différence de nature et de hiérarchie ne doit être faite entre l’art élitiste de la peinture et l’art populaire des images parlantes ; et c’est pourquoi, à l’occasion, le récit et l’image cohabitent dans le même tableau ou encore, comme en donne l’exemple La fin tragique de Marcel Duchamp, le sujet fait l’objet d’un traitement collectif mobilisant plusieurs intervenants et non un génie solitaire. En l’occurrence, Aillaud, Arroyo et Recalcati racontent, dans un polyptyque formé de huit toiles, une histoire en plusieurs épisodes, ceux de l’accusation, l’interrogatoire, la condamnation, la mise à mort et l’enterrement de Marcel Duchamp. L’inventeur du ready-made, par sa désacralisation de l’art qu'aprouvent la Figuration narrative, le Nouveau réalisme et le Pop art,  est certes un des pères de la modernité. Mais sa modernité, celle d’élever un urinoir ou un porte-bouteille en objet d’art, est une mise à mort de la peinture en général et de la peinture figurative en particulier, ce qui est irrecevable. La désacralisation ne saurait être la fin de l'art de peindre ! De surcroît, Marcel Duchamp s’enorgueillit de faire de son geste un acte créateur élitiste qui n’a rien d'authentiquement révolutionnaire. L'intéressé est dès lors vu comme l’ennemi de la peinture, qu’il assassine, et tout autant de la véritable révolution picturale, inséparable de la révolution politique. Aussi ne peut-il que mériter la mort. C’est celle que lui donnent les auteurs qui se mettent en scène dans le polyptyque, et qui montrent également, les prenants à partie au motif qu’ils sont de la même engeance que lui, les représentants les plus emblématiques du Pop Art et du Nouveau réalisme : Andy Warhol, Claes Oldenburg, Robert Rauschenberg et Arman portant le cercueil de Marcel Duchamp recouvert de la bannière américaine.

Le Pop Art américain, fort de la suprématie en train de s’affirmer de la place de New–York, traite en retour par une méprisante ignorance les questions qui agitent la Figuration narrative. Restant fidèle à ce qui fait la spécificité des arts plastiques, il n’oppose pas le dynamisme du récit à l’unité spatio-temporelle de la composition car la peinture n’est pas la littérature : le tableau montre, en un seul espace et un seul trait de temps, ce que la littérature exprime dans une temporalité narrative étrangère à la peinture. A cet égard, le célèbre Grand nu américain de Tom Wesselmann paraît paradigmatique de la spécificité du langage pictural. Aux antipodes d’une description en plusieurs tableaux, cette toile fait en effet tenir, en une seule figure, divers attributs de la féminité et du monde moderne : avec une bouche aux pulpeuses lèvres rouges, la pointe érotique d’un sein, une cigarette qui se consume dans un cendrier, une orange et une boîte de kleenex ouverte, c’est toute l’esthétique et l’existence de la femme américaine des années soixante qui, de manière ontologique et non anecdotique, sont présentes dans cette célèbre composition picturale.

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Telles sont, autant idéologiques qu’artistiques, les positions qui séparent le mouvement parisien et le mouvement new-yorkais. Pour autant, celles-ci ne doivent pas faire oublier que les deux mouvements marchent du même pas dans l’élaboration d’une figuration nouvelle. Aujourd’hui, avec le recul du temps et le reflux du courant marxiste qui influençait peu ou prou les peintres de Paris, ne faut-il pas au demeurant dire, de nature à réduire quelque peu ce qui les sépare, que le goût de l’anecdote est au Pop Art ce que le récit est à la Figuration narrative ? Peu importe ici la réponse car l’essentiel est de relever que l’exposition permet de se poser ce type de question, de même qu'elle invite à comparer et opposer la Figuration narrative aux autres mouvements des années soixante, le Nouveau réalisme et l’Abstraction lyrique notamment. Belle par ce qu’elle donne à voir et stimulante par ce qu’elle donne à penser, Figuration narrative mérite assurément le succès qu’elle rencontre auprès du public qui s’y presse en permanence !

Roger Sciberras, Paris, Juin 2008, Exposition Figuration narrative.